25.7.17

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Passé la nuit sur le bateau pour la Corse (Porto Vecchio). Les raisons pour lesquelles nous sommes à bord sont suffisamment insensées pour ne pas risquer de les exposer publiquement. Ça n’a aucun sens, mais après tout, nous sommes là — autant vivre, donc. Hier, sur le pont, Nelly me disait qu’elle n’avait pas réussi à penser une seule fois en deux semaines et je lui ai répondu : moi non plus pas la moindre idée. Ce n’est sans doute pas la nuit que nous venons de passer (réveil de Daphné, impossible de l’endormir avant n heures du matin) qui devrait améliorer la situation, mais ce n’est pas tout à fait exact. Car, cette étrangeté que tu ressens au matin, comme s’il n’était pas possible que le monde ne se soit pas translaté avec toi, qu’il n’ait pas été traduit dans l’idiome de la mer, dans la langue de la Méditerranée, mais qu’on continue d’y parler des mêmes choses suivant imperturbablement leurs cours (et que c’est ce que désirent ceux qui ne veulent pas apprendre les phrases bleues) — c’est l’expression rentrée littéraire sur laquelle tu trébuches qui te rend sensible cette étrangeté, percevant soudain que tu n’es déjà plus du tout le même —, ce sentiment est la prémisse d’une invention. C’est dans des moments comme ceux-là que ce que tu sais — tu ne peux pas écrire pour le monde littéraire, que tu ne peux pas écrire si tu es un citoyen de la république des lettres, qu’il te faut fuir cet état du sens — t’apparaît le plus clairement. Ce qui est drôle aussi, c’est que j’avais affirmé, non sans une prétention folle, que je ne remettrai plus jamais les pieds en Corse, malgré les ancestrales origines des Orsoni, quelques jours plus tôt à peine et que le diable se moque de toi, s’évertue à te tourner en ridicule, se rit de toi et, toi, il faut que tu saches rire avec lui.

13.7.17

Les déplorations, les lamentations, les complaintes, les chants du sang de la terre, les appels à la révolte, aux armes, unissez-vous, et toute la théorie du semblable sont paradoxalement des clowneries. Les défenseurs de la planète sont des producteurs télé, les maîtres du monde des saltimbanques, les artistes sont des faire-valoir (plus ou moins) photogéniques, si bien qu’il te faut nécessairement faire un pas de côté, rire de toi pour déjouer ce qui t’enferme, te localise, fait de toi une chose plutôt qu’une personne. — L’univocité parle la mort dans l’âme. Elle s’adresse au monde comme à un enfant trop simple. Il faut que tu sois limpide pour qu’on ne te comprenne pas trop vite.

300000 signes de l’histoire de la forêt. — Ça commence à prendre forme.

8.7.17

Les limites de mon humanisme, je les ai atteintes aujourd’hui, quand nous sommes sortis, en fin d’après-midi, Daphné, Nelly et moi. La chaleur étouffante, le bruit de la circulation qui la multiplie par dix, les gens qui semblent déguisés, perdus, paumés, fous, je ne sais plus, agglutinés qu’ils sont dans les rues, dans les jardins, manie grégaire de s’amasser. D’où vient le plaisir qu’elle procure ? Comment se fait-il que tout le monde ne le ressente pas ? Ceux qui l’ignorent sont-ils des anomalies de l’espèce ? Et les artères soldées noires de monde, leur atmosphère irrespirable, l’admiration négative que suscite l’absence de signification quand tu ne comprends même plus ce que font tous ces êtres qui n’errent pas non, qui foncent, tracent, sillonnent, droit au produit, droit à l’événement, droit devant. (Mais que font-ils là ? que font-ils là ?) Femme vache du nord un anneau dans le nez. Homme souche qui fume assis les yeux rivés sur son téléphone. Enfant clochard qui porte un tee-shirt Stanislas Paris VIe — énième ironie d’une époque avec laquelle tout le monde veut tellement être en prise. Mais l’époque, c’est cela, surtout, et moi, je ne la vois que trop. Alors, enfin, quand tu crois être sauvé du monde, de la masse, de l’époque, quand tu pousses la porte qui ouvre sur la cour intérieure, tu assistes impuissant au spectacle terrifiant de l’arbre qui est tombé, déraciné, mutilé, déchirant l’espace qui te protégeait un peu du reste, de l’au-delà, à commencer par ton vis-à-vis.
— Paris, capitale de la fin du monde.

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6.7.17

Pas grand-chose à écrire, même si je sais que ce n’est généralement pas ce qui empêche les écrivains d’écrire. Mais c’est vrai que je suis assez peu écrivain, en fait, au sens où j’ai des scrupules, par exemple. Aussi, le projet de l’histoire de la forêt est-il assez loin de moi en ce moment. C’est peut-être que je n’ai pas encore trouvé comment finir et que ce paradoxe me handicape un peu : le livre est déjà fini, mais il faut encore le finir. Alors je ne fais rien (entre deux volumes des araignées, c’est là que je me trouve même si j’aimerais bien me mettre tout de suite à la suite), ou presque, j’attends, je lis Dostoïevski, je viens de finir Crime et châtiment, où j’ai lu les plus belles pages peut-être que j’ai jamais lues de ma vie, la scène où Raskolnikov le meurtrier demande à Sonia la prostituée de lui lire un passage de la Bible et où elle lui lit l’épisode de la résurrection de Lazare, passage passablement émouvant, mais d’une ambiguïté radicale, qui travaille les oppositions entre le péché et le salut, l’humilité et la supériorité, la foi et le crime et crée une tension qui est en fait toute la tension du roman, la tension entre la vie et la mort, enfin, entre la vie et la mort, non, il n’y a pas d’entre la vie et la mort, mais bien plutôt un ensemble de processus qui comprend la vie et la mort et que parcourt Raskolnikov dans son délire fiévreux qu’accentue la canicule, tout est à deux fins dans le roman, comme les preuves justement contre Raskolnikov qui peuvent aussi tourner en sa faveur, tout peut tourner tout le temps et, de fait, il me semble que tout tourne tout le temps dans le délire de l’assassin qui sait ce qu’il va advenir de lui, qui sait donc qu’il s’est trompé, mais doit encore souffrir intensément insensément avant de se rendre enfin à l’amour. — Qu’il faut être fort pour faire d’autant de misère un roman édifiant. — À présent, Les frères Karamazov.

4.7.17

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Hier, j’ai fait le ménage toute la matinée — environ deux heures trente minutes, voire plus — en écoutant goodbye enemy airship the landlord is dead à fond, et comme cela faisait une éternité que je ne l’avais pas écouté, je crois que j’ai pris encore plus de plaisir à écouter ce disque qui était comme un mantra pour moi, pour nous, au début des années 2000, mais ce n’est pas pour ça que je l’aime tant, ce n’est pas un souvenir, non, c’est un chef-d’œuvre, oui, sans doute oui. — Le ménage ? Ah oui, le ménage. Le ménage, c’était à cause d’une araignée qui avait fait sa toile à côté du lit conjugal, de mon côté évidemment c’est bien pour ça que j’ai traduit des araignées, et qui m’avait mordu et donné de l’urticaire, j’en suis sûr, Nelly l’a tuée la veille, et moi, le lendemain, à savoir hier, j’ai commis une sorte de génocide écologique à base de produits à base de javel, balais à serpillère jetable, aspirateur et gants taille L (mais où sont les XL ?) en latex, il faut dire que la femme de ménage (je veux parler de moi, bien sûr) l’avait fait en dilettante ces derniers temps, le ménage. Deux heures et demi, donc, et mal au dos, donc, ensuite, mais je suis allé courir un peu, quand même, l’après-midi, pas longtemps, j’avais déjà sué comme un cochon toute la matinée, le tout aurait pu me permettre d’aller à Versailles sans forcer, mais pourquoi faire ? Aucune idée. — Aujourd’hui, j’écris cette page du journal en écoutant goodbye enemy airship the landlord is dead, comme un mantra, je disais, sans un mot, une musique parfaite (il y en a d’autres).

La veille de la veille, je m’étais dit qu’il fallait que j’arrête ce journal. Affirmation pas aristotélicienne du tout, malgré les apparences, non, mais parce que, me suis-je ainsi dit après m’être dit qu’il fallait que j’arrête d’écrire ce journal, je ne métabolise rien dans ce journal. Un journal d’ailleurs n’est pas un métabolisme, c’est au mieux un répertoire. Pas comme un roman, par exemple. Et c’est vrai qu’il faut métaboliser pour écrire. Mais d’abord, me suis-je dit ce matin en réponse à mon objection de la veille de la veille : 1) ce n’est pas un vrai journal, Jérôme, il n’a rien d’intime, au contraire, tu ne l’écris que pour le faire lire et 2) ce n’est pas tout ce que tu écris et 3) quand même ce serait tout ce que tu écris ou presque, comme en ce moment, ce ne serait pas tout, il n’épuiserait pas la totalité de ton écriture. Ce qui est juste. Le journal n’est pas, ne peut pas, ne saurait être une œuvre. Mais la fonction répertoire a une valeur — précieuse. Enfin, je crois.

À tous ceux qui, réalistes, admirateurs de leur propre importance, drogués à la réussite, winners par-delà les océans et retour, et retour, détraqués de la domination, rois de la jungle, partisans de la rigueur, phallogoséconomocrates et leurs femelles libertines accouplées à la chaîne, à tous ceux qui veulent changer le monde, à tous ceux qui veulent faire le bien de l’humanité, y compris malgré elle, à tous ceux qui veulent faire le bien de l’humanité, surtout malgré elle, à tous ceux qui sont persuadés de se trouver en haut, tout en haut, au sommet de la chaîne alimentaire, à tous ceux qui pensent avoir trouvé le fin mot de l’histoire, je conseille de faire le ménage, je conseille de frotter, gratter, aspirer, laver, essuyer, briquer, faire briller, transpirer, se fatiguer, se vider l’esprit avec une éponge, une brosse à chiottes, récurer à fond, et un peu plus encore — toute la réalité, toute la vérité est là. Tu ne me crois pas ? — Essaie.

2.
Note sur rien. — Le 22 mars 1662, au Louvre, l’Abbé de Bossuet sermonna Louis XIV en ces termes notamment : « Ô Dieu ! encore une fois, qu’est-ce que de nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! et que j’occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien : un si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant ; on ne m’a envoyé que pour faire nombre ; encore n’avait-on que faire de moi, et la pièce n’en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre. »