22.6.17

Oedipus in Egypt, by Jean-Léon Gérôme

Le paradoxe de l’histoire des grands hommes (l’histoire avec un grand H, comme on dit sans rire, aussi bien que l’histoire de l’art, de la littérature, de la musique, etc.) est qu’elle est racontée par des faibles, des petits qui n’ont ni l’envergure ni le désir d’être grands et tirent leur ersatz de grandeur de l’admiration rétrospective et onaniste (en ce sens, ils fantasment à fond) des grandes figures qui, affirment-ils, ont fait l’histoire. De nos jours, un tel fantasme s’accompagne de lamentations : notre époque ne permet pas à des grands hommes comme Napoléon ou De Gaulle d’exister. Alors même que la fin de cette conception messianique de l’histoire est un progrès parce qu’il n’est pas bon de désirer l’annihilation de ta volonté, de ton désir, la dissolution de ta volonté et de ton désir dans ceux d’un autre que toi, d’un autre plus grand que toi, plus puissant que toi. En étendant le linge, je pensais aux éventuelles causes qui pouvaient conduire des individus qui, sous d’autres rapports, semblent tout à fait rationnels et raisonnables à désirer des événements à ce point contraire à la raison — causes pas très charitables — quand je me suis dit que nous ne cessions de fantasmer un retour en arrière, en retour avant les lumières, c’est-à-dire avant qu’on ne comprenne qu’il était irrationnel de sacrifier son autonomie sur l’autel de l’histoire, qu’un individu ne pourrait pas te sauver, qu’il n’y avait pas à te sauver, simplement à te servir des outils que nous avons forgés au cours de l’évolution et à en forger d’autres pour évoluer encore. Évidemment, en me disant cela, j’avais bien conscience du ridicule de la situation : un homme qui disserte sur l’histoire et la grandeur des grands hommes en étendant le linge par temps de canicule n’est peut-être pas le mieux placé pour parvenir aux bonnes conclusions. Mais pourquoi ? Parce que les tâches ménagères font de moi une femme ? Sauf que ça aurait sans doute fait du bien à Napoleone Buonaparte d’être un peu moins l’arrogant petit mâle corse qu’il était et, surtout, parce que ce genre d’activités permettent de rompre avec la posture du penseur, la posture de la grandeur et ou de la profondeur. Les postures impliquent des idées, toujours les mêmes postures toujours les mêmes idées, des gestes sans originalité et des conceptions toutes faites, des images toutes prêtes, des peaux déjà tannées dans lesquelles tu n’as plus qu’à te glisser ensuite. Et du coup, comme tu te comportes toujours de la même façon, tu penses toujours de la même façon, tu radotes, en fin de compte. L’autre jour, c’était lundi, je crois, c’était déjà la canicule, c’était le matin, et il faisait déjà très chaud à Paris. Ce matin-là de canicule, j’ai croisé un éditorialiste célèbre qui sortait d’une supérette avec un pack de six bouteilles d’eau à la main. Ce qui m’a le plus frappé dans cette scène, ce n’est pas tant qu’il s’achète un pack d’eau que le fait qu’il soit toujours habillé de la même façon : un costume de couleur sombre, une chemise blanche, une cravate et une écharpe rouge autour du cou. Quelle espèce de grand malade porte une écharpe en pleine canicule ? me suis-je demandé. Eh bien, quelqu’un qui dit aux autres quoi penser, évidemment. Et qui s’est enfermé dans son personnage, qui en est totalement prisonnier, qui est si faible qu’il ne peut pas changer de costume parce que les pouvoirs qu’il s’imagine posséder sont liés à cet accoutrement. En maillot de bain et en tongs, il le sait, non seulement les gens ne lui accorderaient aucun crédit, mais surtout il n’aurait plus rien à dire, il serait obligé de chercher de quelque chose à dire, de changer de discours, de réfléchir avant de parler. Nous disposons d’outils surpuissants (l’imagination) et d’archives extraordinaires (toute l’histoire de la littérature), mais nous nous évertuons à singer des attitudes obsolètes pour résoudre nos problèmes. Après quoi, nous nous frappons la tête contre les murs parce que nous ne parvenons pas à résoudre ces problèmes. On peut continuer comme ça, effectivement. On peut aussi étendre le linge.

19.6.17

Pas la peine de “lire le journal”, les élections législatives n’ont pas eu lieu.

À ce propos, il faut en finir avec les analyses mettant en équation l’abstention et les classes populaires. C’est un moyen de relativiser son importance en expliquant qu’en fait, ce n’est pas vraiment un choix politique conscient, non, si les gens étaient plus riches et plus éduqués, ils iraient voter. On ne se demande jamais pourquoi, si c’est exact, on n’enrichit ni n’éduque les gens. Pour le bien de la démocratie ? Mais surtout, quand l’abstention est aux alentours de 60%, la première force politique française va à la pêche — ou à Dublin. Tout le problème étant de savoir ce qu’on fait de cette force politique-là quand, manifestement, le pouvoir n’en veut rien faire qui compte les suffrages exprimés alors même qu’ils sont la grande minorité. Il est fascinant de survoler les analyses des élites (les gérants des établissements de presse sont un modèle du genre élites françaises), les belles infographies colorées en forme de demi-camembert, comme on apprend à en faire à l’école, ça a tous les dehors de la science, de l’exactitude, de la précision, de la loi électorale, ferme, implacable, indiscutable, le peuple souverain, mais ce qu’il manque dans cette présentation définitive, c’est le trou, la béance dans le fromage, l’expression de tous ceux qui sont allés faire autre chose, et qui sont la majorité. On ne sait pas ce qu’ils pensent, mais on sait qu’ils ne pensent pas ce qu’on leur enjoint de penser. Et qu’ils sont de plus en plus nombreux.

Je pourrais vivre à Dublin. Tu sens tout de suite si tu peux vivre dans une ville ou non, non ? Ça tient à l’atmosphère. En l’occurrence à la mer, même si je ne l’ai pas vue, mais dont tu perçois la présence dans l’air. Goélands. Au mode de vie, aussi. Et à quelque chose qui est chargé de littérature, mais reste léger. C’est ce que j’ai dit à propos du Bloomsday au pub, et qui me semble si vrai : qu’un tel rapport festif, non pompeux par excellence, sans déférence, sans ce respect ridicule, hommages caricaturaux (pense au comique involontaire de la Place Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir — œuvre de grands malades) qu’on rend aux grandsécrivains, est signe de santé. Bon, je n’y vivrai pas, sans doute jamais, c’est vrai, mais c’est une ville sur ma mappemonde. (Tu l’auras compris, Paris n’est pas sur ma carte du monde et, dans quelques mois, elle en sera rayée.)

18.6.17

Je sais que je ne vois qu’une toute petite partie de l’iceberg irlandais (enfin, même pas, moins, dublinois), mais c’est un sentiment délicieux de ne pas avoir l’impression d’être cerné en permanence par des militaires armés, de ne pas être constamment contrôlé, de ne pas être tout le temps fouillé, scanné, dès que tu entres quelque part. Pourtant, on ne peut pas dire que l’Irlande n’a pas connu ce qu’on appelle le terrorisme. Je sais aussi qu’il y aura toujours des gens très intelligents et très puissants pour expliquer que c’est un mal nécessaire, mais nécessaire à quoi ? Au Monoprix de Montparnasse, haut lieu du terrorisme international, après que tu as posé 30 secondes ton tote bag, quand tu te retournes, tu trouves un vieux franchouillard en train de donner des petits coups de pied dedans, et quand il voit que tu le vois, il te dit qu’on n’est jamais assez prudent, non, mais, parfois, on est trop con, telle fut la réponse que je lui fis sans le faire changer d’état d’esprit, je n’en doute pas un seul instant. Parce que c’est ça que la peur introduit dans les esprits, le soupçon permanent, les périmètres bloqués dès que quelqu’un part pisser sans son sac à dos. Évidemment, je n’ai rien vu de Dublin, mais ici, il arrive que des inconnus te sourient pour ne pas te demander de l’argent, mais après avoir ramassé le doudou que ta fille a fait tomber et pour te le rendre. Ce sur quoi, ils ajoutent my pleasure. Mentalité de provincial, assurément. — Nécessaire à quoi ? Je n’ai pas répondu à la question. Parce que je ne sais pas quoi répondre. Je pourrais dire à rien, mais en fait, bien sûr que si, c’est nécessaire au maintien d’un État fort, qui place le pouvoir aux mains d’un homme puissant, charismatique, et peu importe que sa puissance et son charisme ne soient que des éléments de propagande parmi d’autres ; qui te demande ton avis ? L’indexation de la France sur Paris, la tendance sociale à la baisse constante (ne parlons plus de libéralisme, de grâce, l’idéologie économiste qui a cours en ce début de xxie siècle n’a rien à voir avec le libéralisme), la politique sécuritaire sont en train de fabriquer une société violente et violemment hiérarchisée.

17.6.17

Davy Byrnes 21 Duke Street Dublin

Au Davy Byrnes, le moins que l’on puisse dire, c’est que la moyenne d’âge est plutôt dégarnie, et les seuls qui aient encore quelques cheveux qui tiennent tous seuls sur la tête, ou ne soient pas totalement gris (et teints pour les femmes, bien sûr), ce sont sans doute les touristes dont, donc, nous faisons partie. Mais ça ne fait rien : malgré l’industrie touristique qui vit sur le compte de James Joyce, la tradition qui consiste à célébrer la littérature en se saoulant et en chantant des chansons vaut tous les cocktails de toutes les rentrées littéraires du monde. Il y a quelque chose de vivant, d’un peu forcé aussi, oui, il ne faut pas être naïf, mais ne faut-il pas se forcer pour vivre quelquefois ? Pour se lever, écrire, au lieu de rester au lit à ne rien faire (d’autant que ce n’est pas la pire des façons de passer le temps). Et si le « Gorgonzola sandwich & a glass of burgundy » est à €13.45, en revanche, la pinte de Guinness est à €5.5, ce qui — pour un Parisien habitué aux happy hours et à BFMTV — ressemble à s’y méprendre à un pays où coulent le lait et le miel. Peut-on ne pas envier un peuple qui vit ainsi son rapport à la légende, méprisant la pompe, le sérieux des cérémonies et des commémorations, et préfère boire et chanter ?

16.6.17

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Dublin
Ulysse lui-même ne serait pas parvenu à rejoindre Dublin à temps pour Bloomsday. Entre les oublis (la carte d’identité de Daphné avait décidé, en effet, de rester à Paris but no man is an island not even a woman), les voyages en classe éco qui font que tu ressembles toujours un peu à un clandestin en transit, les contrôles de sécurité qui font de toi un clandestin. Et les bagages abandonnés. Impossible de monter à bord, embarquement clos, bouclage du périmètre, évacuation des lieux, flics armés de mitraillettes qui te crient dessus, et puis tout rentre dans l’ordre. Deux fois ? Trois fois ? L’ordre est une notion toute relative dans ces cas-là. Sauf la voix robotique qui, pendant ce temps, imperturbable, déclame le même vers à l’intention du propriétaire du bagage abandonné. Atmosphère chaotique, paranoïa généralisée, des heures perdues pour rien, des heures détruites par la peur panique de la mort. Ulysse postmoderne, Ulysse en famille, tu poses enfin le pied sur le sol de la verte Érin comme m’écrit mon père dans un texto — il n’y a que lui pour te souhaiter de passer un bon week-end comme ça (depuis quelques jours, en plus, il signe ses messages d’un énigmatique Oscula ; il a fallu que je googlise). Verte, oui, Érin l’est et puis de briques rouges, bien sûr. Dans les Liberties — le quartier de Dublin où, pour le dire plus prosaïquement que mon père, nous passons le week-end —, sur Gray St., une statue a été érigée en 1929 pour célébrer le centenaire de l’émancipation catholique. Le soir, en rentrant, le quartier est bouclé, les quatre rues qui conduisent à la place sont fermées chacune par un agent de police en uniforme, et sur la place, un prêtre en blanc et or dit la messe, communie avec les habitants du quartier cependant qu’une chorale folk (chanteuses d’un certain âge, maître de chœur guitariste à peine plus jeune) chante la gloire du seigneur but I’ve never met someone like you ou quelque chose du genre.

14.6.17

Je viens d’aller courir, 7km, en nage. Il fait chaud. C’est bon, mais il faut que je mange moins. J’écris cette page du journal avant d’aller me doucher, encore couvert de sueur. Avant d’aller courir, le matin, fini de relire des araignées, énième lecture après celle de Nelly. En lisant, mais je crois que cette idée s’applique plus à l’écriture qu’à la traduction, quoique, je me suis dit, en fait, il faut que tu te mettes dans un état qui permette au langage de s’exprimer, tu as tout ce que dont tu as besoin, tout ce qu’il te faut (et par là, il me semble que je voulais dire : tout le monde, tous ceux qui ne sont pas analphabètes), tout ce qu’il te faut, c’est que ça vienne — laisser le langage circuler. Et c’est peut-être trouver cet état, trouver les conditions d’un tel état, pas une fois, mais durablement, qui est le plus difficile. À présent que c’est fini, la relecture, toujours suivant le plan mental, c’est bon, je peux aller passer Bloomsday à Dublin. Je ne suis pas dans la position de Vila-Matas, je ne suis pas Vila-Matas non plus, mais quelque chose m’a frappé en lisant les premières pages de Dublinesca en espagnol : l’humour, comme si tout ce qui était raconté, le requiem pour la galaxie Gutenberg, si tragique qu’il soit était aussi comique, que ce soient les relations de Riba avec ses parents ou avec sa femme, elles sont drôles, et pourtant, c’est tellement désespérant de se dire que tout ce pour quoi tu as vécu est fini. Mais n’est-ce pas toujours ainsi que la vie s’écoule ? Ou bien, le fait de savoir rire de ce qu’il nous arrive est-il un moyen d’échapper au drame, de le conjurer, pour ainsi dire ? Cette nuit, j’ai rêvé que j’assassinais deux personnes, à coup de tournevis, je crois, mais il n’y avait pas de sang — je ne me souviens pas des raisons pour lesquelles je les assassinais et je crois qu’il n’y en avait tout simplement pas —, après quoi je fuyais la scène de crime en essayant de ne pas être vu. Or, je l’étais. Et très vite, quelqu’un qui avait quelque chose à voir avec les morts, mes victimes, venait me trouver pour me dire qu’il savait tout. J’avais déjà tout avoué à Nelly, mais j’étais terrifié à l’idée que la police vienne me chercher. Je savais qu’elle viendrait me chercher, mais je ne savais pas quand, et cela me faisait peur, tout comme la perspective de mon séjour en prison, la privation de liberté, les viols dont je savais que je serais la victime, le suicide que je finirais nécessairement par commettre, et le fait de ne plus voir ni Daphné ni Nelly. Ce sentiment de terreur me rongeait, je le sentais, et plus j’attendais et plus il me détruisait. Au point que j’ai dû me dire, dans mon rêve même : Mais Jérôme, ce n’est qu’un rêve. En effet, dans le rêve, il m’a fallu un certain temps pour m’en convaincre, mais oui, en effet, ce n’est qu’un rêve. Peu après — enfin, je ne sais pas, j’imagine ou, du moins, c’est ce que je suis enclin à dire en écrivant le récit de ce rêve —, peu après, je me suis réveillé, et j’ai entendu Daphné qui parlait dans sa chambre. Même si je sais que ce n’est qu’un rêve, la preuve : c’est un rêve, je me suis senti mal à l’aise pendant les premières heures de la matinée comme si quelque chose n’allait pas avec moi. Et à présent que j’écris le récit de ce rêve, je pense que tout cela est peut-être lié à l’hélicoptère qui a tourné dans le ciel de Paris ces derniers jours et qui m’a fait penser notamment à cette scène dans Pedro Mayr qui raconte l’intrigue d’un livre de Pedro dans lequel son narrateur, alors qu’il n’a rien fait se sent traqué par la police, quand la police ne le traque pas lui, mais un vrai criminel ; pourtant, la police finit par débarquer chez lui, mais seulement parce qu’il s’est enfermé chez lui, se croyant traqué, et que son épouse a appelé la police pour qu’on le ramène à la raison. Nous sommes menacés parce que nous sommes des menaces, nous menaçons l’ordre dont a besoin le pouvoir — ordre que le pouvoir prétend rationnel alors qu’il n’est qu’arbitraire, raison pour laquelle le pouvoir a besoin d’experts, comme Cédric Villani, par exemple, qui s’invente spécialiste de la rationalité alors qu’il est mathématicien, pour confirmer la rationalité des décisions du pouvoir  —, l’ordre dont le pouvoir a besoin pour régner, mais qui n’est pas celui dont nous avons besoin pour vivre, qui lui est même contraire. Écrire — mais tout aussi bien : jouer de la musique, peindre, dessiner des cartes —, écrire, c’est découvrir un ordre autre que celui, arbitraire, du pouvoir, un ordre qui te permette de laisser circuler le langage (ou la musique ou les formes ou tout ce que tu veux) et qui soit l’ordre dont tu as besoin pour vivre ta vie. Écrire, c’est inventer ton ordre vital.

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Ce matin, réveil à 5h. Pas d’insomnie, cette fois, non, mais un hélicoptère qui tourne dans le ciel de Paris. Comme hier, toute la journée. Le sentiment qui résulte du bruit des pales qui résonnent dans le ciel vide, se rapprochent de toi et puis s’éloignent, est une sorte de mélange morne entre la normalisation de l’état d’urgence qui va de pair avec l’affaissement de la démocratie (contrairement à ce que les médias amassés en éloge laissent entendre, le raz-de-marée ressemble plutôt à un désert et, si, comme on peut le supposer, la politique continue d’être faite comme elle l’est depuis plusieurs années, bientôt, plus personne n’ira voter, que les décérébrés) et la muséification d’une ville qu’on survole, protège, vend au plus offrant (un émir arabe ou une star américaine), mais qui, à force de ressembler à la carte postale qu’elle doit être (pour attirer toujours plus de touristes, les grandes manifestations, G7, JO, et caetera) ne ressemble plus à rien. J’écris quelques phrases au lit pour les utopies (un aphorisme ? peut-être) et puis je me lève pour lire Dublinesca de Vila-Matas (ir a celebrar los funerales de la galaxia Gutenberg). Jeudi, je ne crois pas que j’irai célébrer les funérailles de la galaxie Gutenberg, mais nous prendrons un avion pour Dublin. Pas un hélicoptère.