28.4.17

Ce matin, fini le premier brouillon des araignées. Encore deux mois de travail. C’était exactement ce que je voulais faire. Enfin, pas ce livre-là, mais traduire un livre dans ce genre, un livre qui soit aux antipodes de mes préoccupations, qui soit sans rapport aucun avec ce que je lis généralement et ce que j’ai envie d’écrire. Tant mieux. Si tu fais toujours la même chose, si tu t’intéresses toujours à la même chose, tu ne peux que tourner en rond, tu crois découvrir des choses nouvelles, mais en fait, c’est toujours plus ou moins la même rengaine, la même petite musique à laquelle tu es habitué, qui te berce, qui te conforte dans l’idée que ce que tu fais est génial, que tu as raison. Il y a sans doute des gens qui peuvent vivre comme ça, moi non. L’histoire des araignées me permet non pas de penser à autre chose, mais de travailler autre chose, une autre langue, une conception de la littérature qui n’a rien à voir avec la mienne, et le fait de traduire présuppose que je ne me contente pas de lire pour me désennuyer, comme aurait dit le dormeur de La Flèche, mais que je sois dans le texte, que je le travaille pour l’écrire en français. Parce que, non seulement, les enjeux et les approches des araignées sont différents des miens, mais la langue aussi, l’américain contemporain, qui n’a rien à voir avec le français que je cherche à écrire, moi. Cette semaine, j’ai pris ainsi un plaisir immense à me confronter à quelque chose de complètement différent, pas comme lecteur, ou spectateur, quand je regarde une série, par exemple, mais comme traducteur, c’est-à-dire celui qui s’efforce de donner une version française du texte américain, dans une langue qui n’est pas la sienne non plus puisque le français que j’écris quand j’écris la traduction des araignées n’est pas le français que j’écris quand j’écris, contrairement, par exemple, au français que j’ai pu écrire quand j’ai écrit la traduction des radio happenings de Cage et Feldman, qui était très proche du français que j’écrivais ou que je voulais écrire quand j’écrivais en français (traduire les entretiens de Cage m’a permis, par exemple, de comprendre comment écrire des dialogues dans les histoire que j’écris). Ce qui est fascinant, dans tout cela, c’est la multiplicité des langues, le polyglottisme externe et interne, si j’ose m’exprimer ainsi. Externe : plusieurs langues, au sens de langues étrangères. Interne : plusieurs langues, au sein de ce qui est censé être une seule et même langue. Mais cette idée qu’une langue est une seule et même langue s’avère fausse manifestement, il y a plusieurs langues au sein d’une même langue, moi, en tant qu’écrivain, il me semble que j’écris plusieurs langues (j’en parle une, en plus de celles que j’écris), mais en tant que traducteur, j’écris d’autres langues françaises que celles que j’écris quand j’écris. Cette absence d’unité de langue française (mais, je le suppose, de toutes les langues) n’est pas un défaut, en tout cas, je ne le vois pas comme ça, c’est une richesse : tu peux parler plusieurs langues, même en ayant l’impression de n’en parler qu’une seule. L’unité est une idéologie réductionniste. Alors même qu’il faut multiplier.

Bien sûr, il faut aller voter. Sinon, tu es un salaud. Fais rentrer ça dans ta petite tête de citoyen. Cette conception du monde, de la politique, est précisément ce qui rend le fait de vivre dans un pays comme la France insupportable. Est-il étonnant, d’ailleurs, que ce pays qui est devenu une caricature de lui-même, caricature la politique qu’il a largement contribué à inventer il y a plusieurs siècles de cela ? On t’enjoint de t’exprimer, comme si c’était une obligation, comme si tu ne pouvais pas faire autrement, comme si tu ne pouvais pas t’autoriser cette liberté-là, comme si choisir ou ne pas choisir ne pouvait pas faire l’objet d’un choix, comme si tu n’étais pas une personne, mais un vulgaire mécanisme, une fonction dans une organisation qui a besoin de toi pour continuer de se développer. Pourquoi devrais-je me sentir coupable ? De quoi pourrais-je bien être coupable ? D’exiger autre chose ? De désirer autre chose que cette grossière campagne de marketing, marchandage abject, sans fonds ni pensée, au terme de laquelle il faut aller mettre bien sagement son petit bulletin dans l’urne ? Tu n’as pas à te sentir coupable, tu n’es responsable de rien, tu peux exister autrement, tu peux faire autre chose, tu n’as pas à demander la permission à qui que ce soit, il faut simplement que tu t’y autorises — à vivre.

Pendant ce temps, me dit le registre des courses, 7 km | 37:01 temps | 5:17 mn/km.

27.4.17

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Parvenir à avoir les idées claires, et les garder le plus longtemps possible, non par passion simpliste, non par refus de la complexité, mais à l’image peut-être d’un organisme, où les membres concourent au fonctionnement de l’ensemble sans rien valoir par eux-mêmes.

En lisant Finnegans Wake à haute voix, le sens souvent se découvre à l’écoute de sa propre voix ; tu te prends alors à rire à l’écoute d’un mot que tu viens de prononcer (Finnegans Wake est à mourir de rire), tu t’arrêtes, relis, oui, qu’est-ce que c’est drôle ! qu’est-ce que c’est intelligent ! et tu t’aperçois aussi, qu’en lisant sans prononcer les sons, le texte devient triste, quasi inintelligible, semblable à un galimatias insensé, ce qu’il n’est pas, mais, oui, il a besoin d’être dit, j’entends : pas dans la tête, à voix haute, pour que le sens s’en manifeste, et le sens de l’ensemble, je le suppose aussi, doit suivre cette règle de l’apparition progressive, à mesure que tu lis le livre, du sens. — Il n’est pas important que tu aies l’impression de ne pas comprendre : tes oreilles, elles, comprennent.

26.4.17

À une époque où se multiplient les structures pour apprendre aux gens à faire des livres, ateliers d’écriture, cours de création littéraire, j’en oublie, mais ce n’est pas très important de savoir quoi, au juste, ce qu’il me semble important de dire, en revanche, c’est qu’il n’y a pas de conseils à donner à celle qui veut devenir écrivain, pas d’autre conseil que celui-ci : écris, d’autant que ça ne coûte rien ou presque, d’écrire, écris, donc, c’est tout ce qu’il est nécessaire de faire pour devenir écrivain, et surtout ne sois pas modeste, la modestie rend les gens pauvres, mais sois humble, oui, près de l’humus, souviens-toi chaque jour que tu n’es qu’un nom de plus dans la longue liste litanesque des idiots qui ont voulu devenir écrivain, et qui ont effectivement commencé d’écrire, la majorité a échoué, d’ailleurs, mais ce n’est pas une raison d’avoir peur, mais c’est une raison de douter, doute tout le temps, d’ailleurs, ne pense surtout pas à faire un livre, écris, c’est tout autre, qui deviendra peut-être un livre, un jour, ou jamais, mais ce n’est pas le but de l’écriture, ça, faire des livres, le but de l’écriture, c’est à toi de l’inventer, et à toi seule, n’écoute pas les conseils que l’on pourrait te donner, si tu écoutes ce que les gens te disent, tu es foutue parce qu’ils te diront toujours tout et son contraire et n’importe quoi, et les gens ont toujours quelque chose à dire, sauf qu’il n’y a pas de conseils pour toi, tu seras toujours seule, face aux autres, face aux noms des écrivains qui te précèdent, face à l’absence de nom de qui pourrait bien te lire, toujours seule, sois sauvage, fais ce que tu veux, ne sois réductible à rien ni personne, et puis, le plus important, ce n’est pas d’être écrivain, mais de le devenir, de devenir tout le temps, de changer tout le temps, que pourrais-tu faire des conseils qu’on te donne sur ce qui est déjà passé, fini, toi qui n’as eu de cesse de changer, les leçons sont pour les morts, ténébreuses, sombres et poussiéreuses, comme si on pouvait t’expliquer ce que tu vas devenir, n’oublie pas que tu as voulu devenir écrivain, pas l’être, pas le demeurer, tu es un idiot pas une demeurée, ne restes pas là où tu es.

25.4.17

Dans le rêve que j’ai fait cette nuit un peu avant de me réveiller, je me rendais chez une sorte de charcutier-traiteur, où l’on me donnait quelque chose que je savais être avarié, mais que j’acceptais quand même, notamment parce qu’on me disait que c’était pour goûter. En rentrant à la maison, évidemment, je ne goûtai pas et jetai tout à la poubelle : ce que j’avais acheté, et qui était sans doute avarié aussi, pensai-je, tout comme ce dont on m’avait fait le cadeau. — Il y a deux lectures, au moins, je suppose qu’il y en a plus, mais moi, je suis enclin à en faire deux, deux lectures possibles de ce rêve : une lecture littérale et une lecture métaphorique. Dans la lecture littérale, je suis en train de devenir végétarien, ou quelque chose de ce genre, et c’est vrai que je répugne de plus en plus à manger de la viande, ce qui est sans doute l’effet du lavage médiatique de cerveau dont les populations occidentales font l’objet, donc moi aussi, tout comme le résultat d’une interrogation éthique plus ou moins digne de ce nom, mais qui n’est pas dépourvue de raisons. Dans la lecture métaphorique, il s’agit d’une réponse à la situation politique du pays, réponse que, de mon point de vue, j’ai donné il y a quinze ans (déjà), en cessant de voter et dont je ne peux rien faire si ce n’est constater que depuis quinze ans, non, rien n’a changé, enfin, rien n’a changé, ce n’est pas vrai, non, bien sûr que la situation a changé en ce sens qu’elle est pire qu’il y a quinze ans et que la seule solution, désormais, c’est de tout jeter à la poubelle parce que tout est avarié ; il faut manger autre chose, il faut passer à autre chose, mais la majorité n’y est pas prête qui continue d’aller voter comme si quelque chose de nouveau pouvait bien sortir de ces urnes-là. Remarque bien que je ne blâme pas toutes les urnes, tout comme dans mon rêve, je ne fais pas la grève de la faim, ce sont ces urnes-là qui posent problème, ce sont elles qu’il faut changer.

24.4.17

Le peuple français s’est enfin trouvé le champion qui derechef affrontera pour lui le fascisme. C’est le moins qu’on pouvait attendre de lui.

Il me semble qu’il faudrait commencer par ne pas vouloir être gouverné et, ensuite, à la suite de longues argumentations, finir par décider de ceux qui sont le moins inaptes à remplir quelque tâche, assumer un certain nombre de fonctions ingrates mais nécessaires pour que les individus ne s’entretuent pas et coexistent pacifiquement. Au-delà, n’avons-nous pas affaire à une forme plus ou moins douce de tyrannie ?

Plus intéressant (parce qu’après tout, moi, je ne vote pas) : (re)commencé la lecture de Finnegans Wake de Joyce, à voix haute, qui se révèle d’une drôlerie que je n’avais même pas entraperçue la première fois (les premières fois ?). Comme cette chute, dès la première page : « The fall (bababadalgharaghtakamminarronnkonnbronntonnerronntuonnthuntro-varrhounawskawntoohoohoordenenthurnuk !) », longue chute, s’il en est, pas infinie, non, avec Finnegans Wake, nul besoin d’exagérer, mais dont on vient à bout après quelque peine, cul par-dessus tête, où une pluralité de langues se croisent, se mélangent, se succèdent. Il y a un polyglottisme interne qui résonne dans la bouche, des phrases qui prennent sens à la vue et à l’ouïe, ce qui fait que ce texte est peut-être au moins double, toujours en train de se dédoubler, d’imaginer la langue, certes, mais de transporter avec lui l’histoire, de faire parler des personnages dans leur patois, dans une langue imaginée pour le livre, et de réaliser ladite langue.

23.4.17

comiteecolesdart-9513dig-lJ’accompagne Nelly au bureau de vote de la rue Littré. Il est onze heures et demie. Les électeurs font la queue sagement pour accéder à l’isoloir. À l’entrée, un Noir aiguille les votants entre les deux bureaux, le 16 et le 17. D’un rapide coup d’œil, je constate que, comme souvent, dans le nombre, le seul Noir, c’est lui.

Ce qui convertit en retour la farce en tragédie, c’est que les gens continuent d’aller voter, malgré tout, c’est-à-dire aussi malgré le fait que, manifestement, on se moque d’eux, on leur ment — les yeux dans les yeux —, on leur promet moins de liberté, plus d’obligations, moins de justice. Ils votent en masse comme s’il n’y avait rien d’autre à faire, rien de mieux à faire que reproduire le même mécanisme de l’échec, la même négation de la démocratie.

Salade de fraises au jus d’orange maltaise, poivre noir et menthe, ma version d’une recette que Sarah Woodward donne dans son livre sur les Oranges et citrons, recette de Nemi, au-dessus de Rome, dit-elle, où l’on marie notamment les fraises avec des oranges sanguines et du poivre noir. — Un palais pour le palais.

21.4.17

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Dans Silence, John Cage raconte l’histoire de ce jeune japonais qui alla vivre sur une île pour y suivre l’enseignement d’un maître. Au bout de trois ans, n’étant toujours pas parvenu à l’illumination, il se présenta devant le maître pour lui annoncer son départ. Le maître lui dit alors : Tu es ici depuis trois ans, pourquoi ne restes-tu pas trois mois de plus ? Ce que fit le jeune homme. Au bout des trois mois, il retourna voir le maître, qui lui dit : Tu es ici depuis trois ans et trois mois, reste encore trois semaines. Ce qu’à nouveau il fit. Au bout des trois semaines, il revint auprès du maître, qui lui dit : Tu es ici depuis trois ans, trois mois et trois semaines, reste encore trois jours et, si au bout des trois jours tu n’es toujours pas parvenu à l’illumination, tu te suicideras. À la fin du deuxième jour, raconte Cage, l’élève parvint à l’illumination.

Quand est-ce que les choses ont un sens ? Quand tu décides qu’elles en ont un ? Quand tu ne peux plus faire autrement ? Quand, enfin, l’histoire est drôle ?

Devenir mycologue.