20.10.17

Il fait chaud pour la saison, c’est étonnant, n’est-ce pas ? oh oui mais ce n’est pas cela qui compte, pour moi, ce qui compte, c’est de pouvoir regarder le ciel bleu au-dessus de moi, et de ne pas y trouver la loi morale, qui aime mieux hanter les cieux grisâtres, mais ce à quoi la vie ressemble quand elle vaut la peine d’être vécue, enfin, la peine d’être vécue, ce n’est pas une peine de la vivre, et puis, surtout, la vie elle-même, indépendante de moi, cette vie ne me vaut rien, non, je préfère dire quand j’ai envie de vivre cette vie-là, même s’il y a des moments dans l’après-midi où je ne sais pas quoi faire, comment continuer, que faire de cette boule au ventre, à moins que ce ne soit une brique, le temps s’étire et triste, mais ce ciel-là vaut bien qu’on vive un peu plus longtemps, oh, pas pour lui, non, non, qui nous ignore impassible, non, mais pour moi, qui mets à jour mon curriculum vitae et me dis, oh, tant de choses et si peu, pourtant, mais quand même il y en aurait cent fois plus, ce ne serait pas assez, c’est comme David Hume qui explique, je ne sais plus où, à ceux qui s’étonnent qu’il n’y ait pas plus de belles femmes, qu’il y en aura toujours autant puisque c’est une notion relative, marcher ou pas, réussir ou non, c’est une notion relative, qui se déplace sans cesse, et il faut la suivre ou bien ne plus rien faire du tout.

Noté aussi cette phrase d’Enrique Vila-Matas : En vérité, je veux le dire sans perdre davantage de temps, écrire, c’est cesser d’être écrivain, au début de Mac et son contretemps.

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19.10.17

Il ne s’agit pas de lutter contre la confusion, ni de la faire disparaître par le vide, mais peux-tu pour autant faire comme s’il n’y en avait pas ? Il ne s’agit pas de lutter contre la confusion parce que ce n’est pas à celle des autres qu’il faut s’attaquer, mais à la sienne propre, en venir aux mains avec sa confusion personnelle. Rechercher l’ordre ? Peut-être moins qu’un équilibre.

I am a peroxide blonde in the land of possibles

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C’est aujourd’hui que paraît l’October Issue de la revue Asymptote. Et alors ? me demanderez-vous. Eh bien, d’une part, Asymptote est la revue principale de littérature du monde entier en traduction (de toutes les langues vers l’anglais). Et, d’autre part, parce qu’y est publiée en traduction anglaise le conte paru dans des Monstres littéraires (Actes Sud, 2015), « Les vitres ».

C’est la première fois que je suis traduit dans une langue étrangère. C’est un honneur (que quelqu’un s’intéresse à ce que j’écris suffisamment pour avoir envie de le traduire) et un grand plaisir (parce que des nouveaux lecteurs vont désormais pouvoir lire ce que j’écris). Comme je suis aussi traducteur, c’est un sentiment bizarre de l’être à son tour. Et puis, c’est une expérience de se lire dans une autre langue — dérangeante, problématique, mais passionnante.

Si mes vitres sont devenues « The Windowpanes », c’est grâce à la curiosité et au talent d’Alex Dudok de Wit, qui a eu l’idée de cette traduction et a tout mis en œuvre pour la publier. Je le remercie chaleureusement.

Merci aussi à Lee Yew Leong, editor-in-chief d’Asymptote, d’avoir accueilli mes nouvelles windowpanes, auxquelles je trouve désormais un je-ne-sais-quoi de virginiawoolfien…

Aussi étrange que ce soit à dire, la traduction est accompagnée de l’original in French in the text, ainsi que d’une lecture du conte par votre vitrier préféré.

Et sinon ? Ah oui, eh bien, sinon I am a peroxide blonde in the land of possibles.

 

18.10.17

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L’univers tient dans un hashtag et tous les jours, dans la poussière.

La différence entre le bon mot et le witz, à quoi tient-elle ? Tous deux parcourent le territoire du langage. L’un peut-être plus pour la jouissance du moi (regardez-moi comme je suis spirituel) que l’autre, qui manifeste les ressources puissantes de la phrase (c’est un homme pénétrant). Si tous deux sont obsédés par la phrase, il n’y a que le witz qui en vient à s’intéresser à la possibilité de faire tenir le monde dans une phrase. Ce sont des traits d’esprit, si l’on peut dire les choses ainsi. Sauf que le bon mot se pratique dans les salons tandis que le witz finit toujours par se prendre au sérieux, un peu du moins, il vient de l’est donc il n’en fait pas trop non plus, mais il aspire à la solitude des carnets, où il devient aphorisme, immanquablement. Die welt ist alles, was der Fall ist, par exemple, est une phrase qui aurait pu faire rire beaucoup de monde à Paris, mais prononcée sur un bateau par un officier de l’armée autrichienne pendant la Première Guerre mondiale, elle laisse bouche bée. C’est le sommet du witz quand, aphorisme, il parvient à méduser. Toute une vie peut être consacrée à la recherche de cette dernière phrase (celle-là ou une autre, soyons précis), celle qui permettra enfin de considérer le monde d’un trait.

Quand j’avais douze ans ou treize ans, je ne sais plus, je sais simplement que j’allais encore au collège, en rentrant à pied d’un après-midi passé avec des copains, un type s’est arrêté sur le bord de la route pour me demander son chemin. Je le lui ai expliqué, mais il n’avait pas l’air de comprendre. Alors, il m’a demandé de monter dans son camion. Parce que j’étais trop bien élevé, trop gentil, trop bête, trop naïf, trop jeune, je suis monté. Au bout de quelques mètres, le type m’a montré sa bite en me disant qu’il en avait une petite et que je pourrais peut-être lui montrer la mienne pour qu’on compare, moi, j’en avais sans doute une plus grosse. Je lui ai dit que je voulais descendre immédiatement et comme, dans le fond, je ne suis vraiment pas sympa, mon ton a dû le convaincre qu’il fallait vraiment me laisser descendre. J’ai sans doute eu de la chance, tout simplement. Voilà. C’est mon histoire. Une partie. J’ai toujours vécu avec. Je n’ai jamais vraiment eu le choix, en fait. J’aimerais bien dire que c’est une histoire éloquente, qui mérite qu’on s’y attarde, qu’on écrive un livre, comme c’est ce que je fais, ce serait une bonne opportunité, c’est plus vendeur que mes aventures oniriques aux quatre coins du globe, mais en fait non. Ça n’en vaut pas la peine. Le type avec sa petite bite n’en a jamais valu la peine. Je n’en ai pas parlé. À mes parents, jamais. À mes amis, non plus. Plus tard, à Nelly, oui. Est-ce qu’on peut s’inventer à partir de ça ? Non. On ne devient jamais qu’une victime à partir d’une expérience de ce genre. Et être une victime, c’est être un mort-vivant, un rescapé. Pas un être vivant avec de l’imagination, des idées, et tout, et tout. Les femmes prennent la parole. Elles ont raison. Après tout, pourquoi pas ? Dans le monde occidental, tout le monde a le droit de parler et de raconter sa petite anecdote. Même moi. Est-ce que ça fait du bien ? Non. Pour moi, en tout cas, pas le moins du monde. C’est le vice du cercle : tourner sans fin autour de son expérience. Parce que ce n’est pas l’expérience qui te détruit — des expériences, il y en a tant —, c’est l’obsession. C’est inoubliable, mais oublie quand même. Tu n’es responsable de rien. Tu n’as de dette envers personne. Tu ne dois rien faire sinon ce qui te fait vivre, ce qui te donne envie de vivre encore.

Tout le monde a une histoire à raconter, c’est le principe de l’époque, peu importe qu’elle ne veuille rien dire, ton histoire, du moment que quelqu’un t’écoute et quand même il ne pourrait rien pour toi, il t’aurait écouté, c’est bien l’essentiel, pas vrai ? D’où la tête des personnalités publiques, qui prennent un air profond quand les petites gens leur parlent, il faut qu’ils aient cet air-là, c’est l’air de l’écoute, même si ça ne change rien ; ils ne vont tout de même pas se dépouiller et errer à la surface de la terre en quête d’une vérité ultime qui leur aurait toujours échappé. D’où les fausses dents des stars des écrans (petits, grands et autres), tout sourire toujours, manifestation de leur présence inaccessible ; tu crois que la présence est là, mais non, elle t’échappe toujours. Tout le monde a une histoire à raconter, c’est le principe d’un monde qu’il n’est pas souhaitable de (vouloir) changer parce qu’il est prêt à t’accueillir tel que tu es, il y aura toujours quelqu’un pour t’écouter, et il y a forcément une place quelque part pour toi  — à l’asile ou en prison. D’où les immenses piles de livres qui relatent des événements qui sont toujours traumatiques, tristes, des histoires de victimes, des histoires de survivants, et les lecteurs en pâmoison de s’empresser : moi aussi, moi aussi, ça m’est arrivé, ça ou quelque chose dans le genre. Et d’écrire eux aussi leur petit livre, la plupart du temps. Tout le monde a une histoire à raconter, même moi, c’est pathétique. Quelle manie dégoûtante, telle une peau moite où tout colle, de parler pour se soulager. D’où les histoires que j’invente pour échapper à toutes les histoires que je devrais raconter parce qu’elles me sont vraiment arrivées.

17.10.17

Marseille. Vue sur la ville à 180° ou plus. Depuis le massif de Marseilleveyre jusqu’à la Bonne Mère. Elle appelle son horrible petit chien Molosse. Coucher de soleil. Dégradés de rouge, bleu, gris, sable. Tous les bruits sont absorbés par celui du flux et du reflux des vagues. Mouvement perpétuel. Pas de ramassage des ordures depuis une semaine. Attention aux rats.

16.10.17

Comme Daphné me mène la vie particulièrement dure en ce moment, vers la fin de la journée, j’ai eu l’impression d’étouffer, j’en avais assez d’être là où j’étais, j’avais envie d’être ailleurs, et je suis sorti faire un tour, histoire de voir, histoire de ne rien voir du tout, simplement pour ne plus être là où j’étais parce que je n’avais plus aucune envie d’y être. Zéro. À Paris, quand ça m’arrivait, à cause de Daphné, à cause de Nelly, à cause de quelqu’un d’autre ou tout simplement à cause de moi-même, je sortais faire le tour du quartier, mais comme les gens sont moches et qu’on ne pouvait pas s’empêcher de les regarder en face, il n’y avait tout simplement pas assez de place pour faire tenir tous ces gens, ça ne s’arrangeait pas vraiment, enfin, peut-être que oui, mais simplement parce que du temps avait passé entre le début de la crise d’étouffement et le retour au bercail. À Marseille, en revanche, comme j’habite à un quart d’heure à pied tout au plus de la mer, c’est plus difficile de s’enfoncer profondément avec cette sensation d’étouffement dans le corps, tu respires plus vite, physiquement, c’est-à-dire, comme ce soir, quand je me suis assis dans le sable au bord de la mer et que j’ai regardé le ciel prendre feu au moment où le soleil se couchait. D’un certain point de vue, je serais enclin à dire que c’est une expérience passablement kitsch, d’autant que le coucher de soleil ne sauve de rien, il ne résout rien, aucune des situations auxquelles tu te trouves confronté et qu’il va bien falloir que tu dépasses après que le soleil se sera couché. Mais d’un autre point de vue, c’est aussi une expérience thérapeutique, au moins en ce sens qu’il me semble bien plus difficile de déprimer face à un paysage comme celui-ci — je dirais même face à la possibilité d’un tel paysage — que face à un autre paysage, disons un mur gris percé de fenêtres avec des hommes poilus le torse nu en face. La possibilité de se morfondre ne s’efface devant la possibilité du paysage, mais l’espace a une qualité qui permet des expériences qui ne le sont pas ailleurs. Le coucher de soleil, les dégradés de bleu, orange, gris ne sont pas la fin en soi de l’expérience (c’est ça, le kitsch), mais des modes de présentation de l’horizon, ses apparitions. Et l’horizon, s’il ne sauve personne à lui tout seul, l’horizon distend, assouplit, laisse respirer, ouvre grand (comme on dit du diaphragme de l’appareil photo ou des oreilles).

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13.10.17

Tu mesures le niveau de domination culturelle d’un peuple à l’aune de ce qui occupe l’esprit des gens (ce qu’on veut qu’il y ait dedans, ce qu’on veut y mettre). Esprit qui, contrairement à ce qu’on croit un peu trop facilement, n’est pas inaccessible, mais aisément lisible. Comme l’importance accordée aux histoires de fesses d’Hollywood. À partir desquelles, corollaire, il apparaît évident qu’Hollywood, ce n’est pas l’Amérique, non, Hollywood, c’est le monde. Et dès lors, ce mot d’ordre que d’aucuns croyaient désuet, passé de mode — passablement romantique — moi aussi, je le croyais, d’ailleurs — anywhere out of the world prend un sens nouveau, se découvre seconde jeunesse. Parce qu’il apparaît tout aussi évident qu’il faut à tout prix échapper à Hollywood, échapper à la domination totale d’une façon de voir et de faire le monde sur les esprits, domination qui ne s’exprime pas seulement dans les productions culturelles bas de gamme qu’on fait passer pour des chefs-d’œuvre, mais forme surtout le gaz des gazettes, le socius des réseaux sociaux, la police de la politique, met des mots dans ta bouche qui n’ont même plus besoin de te traverser, toi, tu n’es qu’un point par où ils passent, ces mots. Anywhere out of Hollywood.

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